Dans l’histoire du Portugal, peu de légendes ont laissé une empreinte aussi profonde et durable que le sébastianisme. Plus qu’un simple mythe, il s’agit d’une croyance collective, mêlant histoire, espoir national et messianisme, née de la disparition tragique du roi Sébastien Ier à la fin du XVIᵉ siècle.
Encore aujourd’hui, cette idée d’un « roi sauveur » continue d’influencer la culture et l’imaginaire portugais.
La disparition d’un roi et la naissance d’une espérance
Tout commence en 1578, lors de la bataille des Trois Rois, au Maroc. Le jeune roi Sébastien Ier, alors âgé de seulement 24 ans, disparaît sur le champ de bataille. Son corps n’est jamais retrouvé, laissant place à toutes les spéculations.
Sans héritier direct, le Portugal entre dans une grave crise dynastique. En 1580, Philippe II d’Espagne s’impose sur le trône portugais, plaçant le pays sous domination espagnole. Pour une grande partie de la population, cette période marque le début d’un déclin politique et symbolique.
C’est dans ce contexte de perte et d’humiliation nationale qu’émerge une croyance puissante : le roi Sébastien ne serait pas mort. Il reviendrait un jour, « par un matin de brume », pour restaurer l’indépendance et la grandeur du Portugal.
Du roi disparu à l’homme providentiel
Avec le temps, l’espoir du retour du souverain se transforme en une vision plus large. Le sébastianisme dépasse la figure de Sébastien Ier pour devenir le mythe d’un homme providentiel, destiné à sauver la nation dans ses heures les plus sombres.
Ce mythe s’inscrit dans une tradition ibérique plus ancienne, celle du « roi caché », un souverain légitime qui attendrait le moment opportun pour réapparaître et chasser les envahisseurs étrangers.
La croyance gagne toutes les couches de la société, favorisée par l’absence de preuves de la mort du roi et par la multiplication de faux Sébastien, des imposteurs qui tenteront, sans succès, de se faire passer pour le monarque disparu.
Un mythe nourri par la prophétie et la foi
Le sébastianisme prend une dimension clairement messianique grâce aux écrits prophétiques de Gonçalo Anes Bandarra, un cordonnier et poète du XVIᵉ siècle, dont les « Trovas » annoncent la venue d’un sauveur pour le Portugal.
Plus tard, le jésuite António Vieira joue un rôle central dans la réinterprétation intellectuelle et religieuse du mythe. Dans des œuvres comme História do Futuro ou Clavis Prophetarum, il développe l’idée d’un destin exceptionnel réservé au Portugal, appelé à redevenir une grande puissance sous la conduite d’un élu.
Cette vision s’étend jusqu’au Brésil, notamment dans le Nordeste, où le sébastianisme s’enracine durablement dans la culture populaire.
Un outil politique et patriotique
Le sébastianisme n’est pas qu’une croyance populaire : il devient aussi un levier politique. Lors de la guerre de Restauration (1640-1668), qui met fin à la domination espagnole, le mythe est utilisé pour légitimer la montée sur le trône de la Maison de Bragance, avec Jean IV comme nouveau roi.
À différentes périodes de l’histoire portugaise (guerres, crises politiques, instabilité de la Première République…) le sébastianisme refait surface. Tantôt source de sursaut patriotique, tantôt justification de régimes autoritaires cherchant à rétablir l’ordre, il reflète un profond rapport émotionnel du peuple portugais au pouvoir et à l’espoir.
Une légende toujours présente dans l’imaginaire portugais
Même s’il a perdu sa dimension politique directe, le sébastianisme demeure un élément clé de la psychologie collective portugaise. Il s’exprime dans la littérature, la musique, le fado et cette fameuse saudade, mélange de nostalgie, d’attente et de mélancolie.
Plus qu’un simple mythe historique, le sébastianisme symbolise une idée profondément ancrée au Portugal : celle qu’au cœur des périodes de crise, un renouveau reste toujours possible.



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